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Le chant des cailloux (épisode 1) : Nous avons oublié que la rivière est vivante

7 March 2017 ( maj : 31 August 2017 )


Ces deux textes ont été rédigés à l’occasion d’une recherche interdisciplinaire : Enquêtes dans la vallée du Vénéon : sons et rapports à l’environnement / Méthodologie / Paysage / Recherche / Végétal

Belleudy, Philippe, « Mesurer, comprendre et surveiller la rivière », Le Cresson veille et recherche. A propos d’ambiances architecturales et urbaines (Hypothèses.org), 29 avril 2015. [En ligne] http://lcv.hypotheses.org/9704


Photo 1: Mesure de la vitesse en rivière avec un micro-moulinet

À l’origine de cette recherche il y a les ingénieurs, ceux qui enferment la rivière entre des digues, ceux qui prennent les graviers dans son lit pour construire nos maisons, ceux qui détournent son eau pour lui faire produire notre électricité. Et puis ensuite sont venus les ingénieurs qui cherchent à réparer les erreurs des précédents, ceux qui réparent les ponts qui s’écroulent, ceux qui essayent d’empêcher les rivières de déborder, ceux qui tentent de faire revenir le brochet dont on a détruit l’habitat.

Mais c’est compliqué… ils ne savent pas l’équation du brochet, ni l’équation du caillou qui fait la frayère du brochet, ni celle du gravier qui entoure le caillou qui fait la frayère du brochet, et encore moins l’équation de la plante avec un nom latin qui est retenue par le gravier qui entoure le caillou qui fait la frayère du brochet. Et même s’ils connaissaient ces équations, ils auraient besoin du petit a qui est le paramètre de l’équation qui explique comment la plante résiste au courant (la plante qui porte un nom latin, qui…qui… ). Et puis il faudrait la connaître, la vitesse de ce fichu courant qui fait bouger le gravier dans lequel la plante a ancré ses racines.

Photo 2: Jeune pousse avec un nom latin (Salix Alba)

Alors pour chercher toutes ces équations qui se mordent la queue, pour trouver à chacune la valeur du petit a et du petit b qui permet de calculer x et de savoir s’il est plus grand qu’y, et si le gravier qui retient les racines de la plante va être entraîné par la vitesse du courant, l’ingénieur et le chercheur laissent enfin un moment leurs équations pour comprendre et pour mesurer la rivière, son courant, ses plantes, ses graviers et ses cailloux.

Quand le courant est calme, la mesure est facile : on entre dans l’eau et on va mesurer la profondeur de la rivière, on plonge une hélice et on mesure la vitesse du courant (photo 1). On va herboriser pour reconnaître la plante avec le nom latin (photo 2).

Mais quand la rivière est en crue elle est moins accueillante et devient dangereuse. C’est à ce moment-là qu’elle se transforme, que l’érosion détruit le pont, que le courant emporte la plante, le gravier et le caillou.

De l’autre côté du fleuve on appela:
− Antonio!
Antonio écouta.
− C’est toi, Matelot?
− Oui, je veux te voir.
− Le gué a changé de place, cria Antonio.
− Je viens à cheval, dit le Matelot.
Et on l’entendit pousser à l’eau un gros tronc d’arbre.
Il doit arriver à peu près aux osiers, pensa Antonio, avec ce nouveau détour du gué le courant doit se balancer par là.
− Oh! cria Matelot.
Il était déjà arrivé.
− Ça porte dur, dit-il, et ça flotte sans toucher. Méfie-toi, ça s’engraisse bien depuis deux jours.
− Oui, dit Antonio, ça travaille surtout par le dessous. Écoute.
(…)
Il mit sa main sur le bras de l’homme. Ils restèrent tous les deux immobiles.
Du fond de l’eau monta comme une galopade de troupeau.
Le gué voyage, dit Antonio. Viens te chauffer.
 
Jean Giono, Le chant du monde, Ed. Gallimard, 1934