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OSUG - Terre Univers Environnement

Maurice Genevoix - Rémi des Rauches

Espace de liberté et endiguement

22 mai 2018 ( maj : 10 septembre 2018 ), par Philippe Belleudy

Le Père jude

Elle n’aime pas les hommes, disais-tu ? mais pourquoi les hommes la bravent-ils comme ils font ? Jour à jour, ils lui volent son domaine. Là où elle coulait hier, ils viennent et sèment leur blé, plantent leur vigne et construisent leurs maisons. Ils ramassent l’argile limoneuse, le sable même qu’elle a laissé, les amoncellent sur sa rive et lui disent : tu ne passeras plus .(…)
Que lui dirai-je, demain, si elle reprend son bien, et si, rentrant là-bas après la crue, je ne retrouve qu’un peu de vase à la place tiède où je dormais ?

Maurice Genevoix - Rémi des Rauches (1922)

Hydrologie

"Elle", la rivière décrite par Maurice Genevoix dans Rémi des Rauches, c’est la Loire, mais les mécanises et les enjeux qui sont décrits ici sont partagés par la plupart des rivières.

La rivière transporte de l’eau, mais aussi des sédiments, en plus ou moins grande quantité. Cela dépend des sources sédimentaires (le bassin en amont, les versants), de la pente (le transport par charriage est une conséquence directe du frottement de l’écoulement sur le fond), et de l’énergie turbulente (elle maintient les plus petites particules en suspension). Du fait de la variabilité des débits et des conditions dynamiques le transport n’est pas homogène dans la section et il est variable dans le temps. La conséquence la plus directe est la mobilité du lit : on constate de l’érosion ici, et un dépôt ailleurs. Si les conditions amont ne sont pas altérés, et que les conditions locales ne sont pas modifiées, cette mobilité est limitée dans l’espace. Le lit de la rivière est en équilibre dynamique en particulier, en particulier dans sa morphologie et sa divagation spatiale. Cet équilibre dynamique définit ce que les géomorphologues appellent "l’espace de liberté" de la rivière.
Cette mobilité est favorisée par les crues, et par un apport sédimentaire important ; elle est limitée par la consolidation naturelle des berges par la végétation près des rives. Pour les grandes crues, le lit qui est normalement entretenu par la rivière n’est pas suffisant et la rivière déborde, dans ses annexes et dans le lit majeur.

Il est tentant pour l’homme riverain de limiter cette divagation naturelle pour protéger les terrains de l’érosion et de construire des digues pour empêcher les débordements.

Quelle doit être la hauteur de la digue ? Une digue trop haute est coûteuse, elle est aussi parfois inacceptable du point de vue paysager. Une digue trop basse préviendra de la divagation, mais elle n’empêchera pas l’inondation.
Pour caler la hauteur de la digue, l’aménageur définit un objectif de protection, c’est à dire la fréquence admissible d’un défaut de protection ; cela définit un débit maximum admissible, que l’on traduit en niveau minimal de digue par modélisation des écoulements.

La digue protège localement, mais elle a plusieurs inconvénients : elle empêche tout écrêtement et elle accélère la propagation de la crue vers l’aval ; elle donne aussi l’impression d’une sécurité pour les terrains protégés avec souvent comme conséquence l’augmentation de la vulnérabilité (*) à l’abri des endiguements. C’est ce risque qui est évoqué dans le texte de Maurice Genevoix à propos de la Loire (où les digues sont en général éloignées).

(*) on définit la vulnérabilité par les richesses exposées à un aléa et par les conséquences qu’aurait ici l’inondation si elle survenait.

L’Isère en amont de Grenoble
L’ancienne rivière en tresse a été corsetée au XIXème siècle par un endiguement serré.




































À court terme ces aménagements modifient les crues, à moyen terme ils modifient l’équilibre sédimentaire : l’équilibre dynamique est rompu. Sur l’Isère, l’endiguement est serré et confond les deux fonctions (empêcher la divagation, prévenir les débordements). La zone de divagation ancienne (l’Isère était une rivière en tresse) a disparu, la capacité de transport est augmentée par la diminution de largeur et les zones d’expansion des crues ont été supprimées : les crues sont conduites directement vers Grenoble en aval.

Comme c’est le cas dans la majorité des cours d’eau en Europe, le désordre morphologique créé par les digues est amplifié par les extractions de matériaux faites dans la seconde moitié du XXème siècle et dans une moindre mesure par l’effet des aménagements hydroélectriques en amont sur les débits. En conséquence, le lit s’est enfoncé et les annexes hydrauliques (bancs de graviers, bras secondaires) ont été envahis par la végétation. La capacité du lit est moindre qu’elle était au moment de la construction des digues et le débit de début de débordement est maintenant plus faible, donc plus fréquent. Les milieux pionniers au bord de la rivière ont été remplacés par des boisements élevés et les qualités environnementales des berges ont été appauvries.

Un aménagement est en cours actuellement sur les digues de l’Isère pour limiter le risque d’inondation dans les zones urbanisées et restaurer la qualité environnementale des rives. Le principe de cet aménagement est de provoquer des débordements contrôlés dans le lit majeur pour les crues les plus fortes.

Liens

L’aménagement en cours de l’Isère en amont de Grenoble par le SYMBHI.